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Algérie : Le paradis télévisuel piraté

La réception par satellite de programmes télés en Algérie a connu une évolution sans précédent sur toute la rive sud du bassin méditerranéen. La « Parabole », comme l’on dit ici, est devenue un véritable phénomène de société.

Un paysage audiovisuel limité à une unique chaîne nationale hertzienne et l’absence de toute volonté de réglementation de la part des pouvoirs publics a engendré une véritable frénésie des Algériens envers les programmes de télévisions occidentales et françaises en particulier. Mais les prix affichés pour ce genre d’équipement obligèrent la plus grande partie des gens à se rabattre sur des installations collectives pour pouvoir en bénéficier.

Au grand jour

Depuis quelques années, la vente libre de terminaux numériques indépendants à un prix plus accessible, parallèlement à l’arrivée d’Internet en Algérie, a bouleversé la donne (voir encadré). Et l’on a vu se mettre en place un nouveau marché parallèle, un nouveau commerce de proximité offrant à chacun, à des prix dérisoires, l’accès aux bouquets numériques de son choix. Le piratage a pignon sur rue au nez et à la barbe des pouvoirs publics. Des revendeurs spécialisés dans la vente de matériel de réception satellite vous proposent « en toute simplicité » des cartes pirates pour tout terminal numérique acheté. Dès cet instant, vous devenez pour votre vendeur « un abonné » car si vous optez pour une carte pirate Canalsatellite par exemple (et la moins chère : 120 F !), une mise à jour mensuelle de votre carte est requise, opération qui vous coûtera 300 DA (30 F) par mois, ce qui n’est pas cher payé pour un mois de Canalsat en clair, kiosque compris. Une carte, un PC, un câble, un programmateur de puce (fabriqué artisanalement et vendu 1200 DA/120 F dans tous les magasins de composants électroniques) et quelques heures de connexion à Internet suffisent pour faire un revendeur de carte pirate.

TPS fait un tabac !

Tout par Internet

Les statistiques de l’un des forums Internet (hébergé au Brésil) spécialisé dans le piratage et le plus connu en Algérie sont édifiantes : 34 216 visiteurs par jour dont 7300 algériens. La plus forte fréquentation a été enregistrée le 27 février 2001, jour de la mise en ligne des premiers codes pirates pour TPS avec 53 416 visiteurs dont 9410 internautes algériens. Depuis sa création en novembre 2000, ce site a totalisé plus de 2 500 000 pages consultées. Son URL se murmure de bouche-à-oreille dans les cyber-cafés de la capitale et certains n’hésitent pas à la revendre pour une somme conséquente… Ce site underground, non répertorié dans les moteurs de recherche et d’accès libre, est une véritable mine d’informations pour tout pirate en herbe...

L’arrivée, depuis quelques mois seulement, sur le marché de cartes pirates TPS, a permis aux « branchés de la parabole » de s’offrir tout le bouquet complet pour une bouchée de pain. Il faut savoir que TPS, dont le système de cryptage Viaccess a longtemps résisté aux assauts des pirates, est l’un des bouquets numériques français le plus convoité dans le pays. La présence dans ce bouquet de la chaîne Algérian TV diffusée en numérique sur Hot Bird et la disponibilité du bouquet arabe ART y sont pour beaucoup. Avant cette date, certaines cartes d’abonnement TPS officielles s’arrachaient à plus de 27 000 DA (environ 2700 F) alors que les terminaux, loués dans l’hexagone par des résidents algériens, prenaient gentiment le chemin des côtes algériennes… Un piratage dont l’ampleur et l’étendue ont surpris les rares opérateurs à avoir choisi d’investir le marché algérien dont Canal+ Horizons - Algérie – (voir encadré). Une situation préoccupante surtout au regard des nouvelles lois algériennes en matière de protection de la propriété industrielle.

Canal+ Horizons durement touché

Melle Ouagueni, chargée de la communication et du marketing de Canal+ Horizons – Algérie - déplore l’ampleur du piratage en Algérie. Implantée depuis plus d’une année, Canal+ Horizons - Algérie - par le biais de Mozaïc Network (société de droit algérien et partenaire du groupe Canal+) se refuse à communiquer la moindre information, statistique ou chiffre concernant son activité en conformité avec les directives de la maison mère qui préfère taire ce genre de renseignements pour ne pas encourager le piratage. Selon Melle Ouagueni, pour l’instant, aucune mesure judiciaire ou pénale n’est à l’ordre du jour. Si des mesures doivent être prises, elles seront à la fois judiciaires et technologiques. « Canal+ Horizons - Algérie - est une aventure que nous avons lancée sur la base d’une étude de marché sérieuse en prenant en compte l’expérience dans ce domaine de nos voisins marocains et tunisiens et l’on s’est aperçu que l’étendue du piratage a augmenté à un rythme logarithmique juste après notre installation ».

Les lois existent mais...

La confession d’un «pirate»

Selon ‘Abdou A.’, ingénieur télécom au chômage et un des acteurs majeurs du milieu underground algérien, plus de 13 000 cartes pirates TPS ont été écoulées sur le centre et l’ouest du pays entre le 27 février et le 6 mars 2001, et à peine 2400 cartes codées Canalsatellite.
« Imaginez une carte capable de vous ouvrir tout le bouquet TPS, ART, AB Sat, SCT, SLO-TV, SRG-Swiss et NTV Russie pour 1700 DA (170 F) alors qu’un abonnement officiel vous reviendrait à 4000 F minimum au taux de change parallèle de la devise… le choix est simple, surtout qu’il n’y a aucun risque de se faire prendre… ! ».
Selon notre interlocuteur, de véritables réseaux se sont tissés avec l’Italie et l’Espagne
« les cartes “wafer” que nous utilisons sont plus rentables importées directement d’Italie que si nous les fabriquions nous-mêmes, le matériel existe mais pourquoi se compliquer les choses, les Italiens et les Espagnols ont une longueur d’avance sur nous et leurs réseaux sont bien rodés, autant en profiter».
Et la morale dans tout cela, le piratage est un acte illégal ?
« Certainement, mais entre le chômage forcé et les bénéfices retirés du piratage, mon choix est fait, ainsi que celui de milliers d’algériens dans le même cas, simple question de survie ».

Pourtant la législation algérienne est claire, des textes de loi sur la propriété intellectuelle et industrielle existent, les carte pirates qui circulent donnent accès à des programmes officiellement prohibés par la loi algérienne… « Mais nous ne faisons pas les moralisateurs ou les promoteurs de vertus.. ». Même les distributeurs agréés utilisent des cartes pirates. « On s’est aperçu que nos propres distributeurs (plus de 60 couvrant tout le territoire national) proposaient des cartes pirates en parallèle avec nos abonnements, alors que nos contrats d’agréments comportaient des contraintes strictes en ce domaine… nous ne pouvions quand même pas retirer notre agrément à tout le monde. Il faut savoir qu’entre la commission perçue sur notre produit et les bénéfices retirés de la vente de cartes pirates, le distributeur a vite fait son choix. ». Alors que faire ? « Nous avons mis en place plusieurs formules entrant dans le mécanisme normal de promotion de Canal+ Horizons - Algérie - qui nous permettent de garder notre place sur le marché local en proposant un bouquet numérique en conformité avec les spécificités sociales du pays tout en écoulant notre stock de terminaux numériques ».

Un phénomène global

Cette situation, n’est pas vécue uniquement en Algérie. Le piratage existe au Maroc et en Tunisie bien que l’ampleur du phénomène soit de moindre envergure. Une loi plus rigide, une répression feutrée et un pouvoir d’achat plus modeste font que nos voisins réfléchissent à deux fois avant de s’équiper de terminaux numériques. Même l’Europe subit ce phénomène, plus fréquent en Espagne, en France et en Italie malgré tout un arsenal législatif dissuasif et très répressif. Seules des contre-mesures électroniques et des réponses technologiques fiables et efficaces pourraient commencer à stopper cette vague qui submerge le paysage satellitaire. En effet seul un piratage limité à la marge, pour ne pas dire totalement éradiqué pourra permettre aux bouquets officiels de se développer en trouvant une véritable clientèle payante respectant ainsi un schéma économique viable assurant la pérennité des chaînes.

Choukri Zenaidi
Correspondant permanent en Algérie

 
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