Piratage : le complot mondial ?
On se croirait dans un véritable roman. Le crime présumé : le sabotage de systèmes de cryptage utilisés en télévision !!! Le lieu : le Matam Center, laboratoire de recherche de la société NDS (qui appartient à Rupert Murdoch), établi en Israël, près de Haïfa.
On se croirait dans un véritable
roman. Le crime présumé : le sabotage de systèmes de cryptage utilisés en télévision
!!! Le lieu : le Matam Center, laboratoire de recherche de la société NDS (qui
appartient à Rupert Murdoch), établi en Israël, près de Haïfa. Les principaux
personnages : Oliver Kömmerling, jeune Allemand, mais vrai génie du piratage de
la télévision à péage ; Reuven Hasak, sorte de conseiller de Rupert Murdoch, en
charge de la sécurité au sein du groupe News Corporation, une figure, puisqu’il
est l’ancien n°2 du contre-espionnage israélien ; John Norris, patron de la sécurité
de NDS États-Unis, avec, sous ses ordres, Chris Tarnovsky, pirate américain réputé,
dernier maillon du complot présumé. Face à eux, Gilles Kaehlin, français, un ancien
des Renseignements généraux (RG), passé chez Canal+, et qui s’est fait un point
d’honneur de prouver la culpabilité de NDS.
Une arrestation clé
L’histoire
commence avec une arrestation : celle de Oliver Kömmerling, un jeune Allemand,
génie de l’informatique et des cartes à puce (voir encadré), grâce à une connaissance
parfaite des microprocesseurs et des logiciels de sécurité. Les faits qui lui
sont reprochés : être à l’origine du piratage du contrôle d’accès élaboré par
la société NDS pour la télévision à péage. NDS est aujourd’hui la filiale technologique
du groupe de Rupert Murdoch, News Corporation (82 %). Dirigée par Abraham Peled,
son PDG, elle a mis au point les cryptages Videocrypt, utilisés alors principalement
par une des sociétés du groupe, le bouquet analogique britannique Sky Television,
et le Videoguard, que l’opérateur DirecTV, aux États-Unis, a été le premier à
employer, dès 1994. Et ce sont justement ces opérateurs, qui ont été les victimes
d’Oliver Kömmerling.
NDS achète la liberté de Kömmerling

Rupert Murdoch,
PDG de News Corp., maison mère de NDS
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Très vite, NDS propose à Oliver Kömmerling de le relaxer en échange
d’une collaboration pour renforcer sa propre technologie, afin de la rendre, si
possible, quasi infaillible. Le procès de Oliver Kömmerling aboutit à un non-lieu.
Et, dans la foulée, fin 1996, ce dernier part en Israël, pour former tous les
ingénieurs travaillant chez NDS, notamment Zvi Shkedy, Reuven Elbaum et David
Mordinson. Il leur apprend comment arriver à déjouer les pièges mis en place dans
ces technologies de contrôle d’accès. Il illustre ses propos avec le cryptage
mis au point par NDS, qu’il a piraté. Mais, très vite, les trois ingénieurs travaillent
sur les systèmes concurrents, toujours dans un but pédagogique… C’est ce que l’on
a coutume d’appeler le “ reverse engineering ”, qui peut conduire n’importe quel
laboratoire de recherche à pirater, “ contrefaçonner ” ou tout simplement réaliser
des choses illégales, aux seules fins d’apprentissage technologique par exemple.
Tout le monde en fait. Et c’est légal. Même Canal+ a reconnu avoir travaillé sur
les systèmes de ses concurrents. Mais de là à les rendre public… Premier contrôle
d’accès à apparaître sur le marché de la télévision numérique en Europe et dans
le monde, après le Videoguard américain de Rupert Murdoch : l’Irdeto. Celui-ci
est utilisé, entre autres, par le bouquet italien Telepiù, à l’époque. L’Irdeto
sera aussi le premier à être piraté, étant alors peut-être un des moins bien protégés.
Canal+ et Kudelski, destins
liés
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$ 35 millions
de développement pour le Media-guard
Canal+ estime à environ
35 millions de dollars le coût de développement du Mediaguard (à peu près la même
somme en euros) !!
La technique
du “ micro probing ”
Le travail d’Oliver Kömmerling, comme celui de quelques-uns de ses acolytes, ainsi
que des laboratoires spécialisés, passe par l’utilisation d’un “ outillage ” ultra
perfectionné, que seuls quelques labos possèdent au départ. De rares pirates ont
pu également s’en procurer, d’occasion, lorsque ces mêmes labos les ont revendus
pour en acheter de plus perfectionnés. Ils s’appuient alors sur la technique dite
du “ micro probing ”. Elle consiste en une attaque hardware du microprocesseur
avec analyse au microscope électronique et au rayon laser, leur permettant d’extraire
les codes de cryptage des cartes à puce. |
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Un peu plus compliqués, les deux
autres contrôles d’accès créés dans la foulée : le Nagravision, mis au point par
le groupe suisse Kudelski, et adopté essentiellement par le bouquet Echostar,
dénommé Dish Network, concurrent de DirecTV aux États-Unis ; et le Mediaguard,
élaboré par la Seca, alors en partie détenu par Canal+, et exploité par ses filiales,
en France, en Espagne, etc., mais aussi en Grande-Bretagne par feu On Digital,
puis ITV Digital, concurrent de Sky en numérique hertzien… Kudelski et Canal+
se connaissent bien. Ils ont l’habitude de travailler ensemble, puisque, avant
de créer sa propre filiale, Canal+ avait choisi d’adopter la technologie Nagravision,
pour ses programmes analogiques, encore utilisée en France aujourd’hui, et détenue
à parité par les deux sociétés. En numérique, ces deux groupes ont développé leur
contrôle d’accès à partir d’une même puce, de marque Thomson (réf. ST16CF48),
qui contient les codes source, le secret du système, sans lequel aucun piratage
n’est possible. En décembre 1998, ces contrôles d’accès seront “ craqués ”, c’est-à-dire
que le mystère des codes secrets sera percé. Et, en mars 1999, on verra apparaître
sur le Web les codes des deux systèmes, puis, dans la foulée, les premières cartes
pirates, qui inonderont le marché par la suite. Comment ces cartes sont-elles
apparues ? S’agit-il réellement de simples pirates ayant pu tous seuls retrouver
les codes ? De l’avis général, parvenir à extraire ces codes n’est pas à la portée
de tout le monde.
Canal+ accuse…
Il faut un équipement lourd, que seuls quelques laboratoires (et
quelques pirates chevronnés) possèdent dans certains pays, plus “ un tour de main
” pas donné à tous, même pour les concepteurs de ces contrôles d’accès !! Autrement
dit, les experts du genre Oliver Kömmerling ne courent pas les rues. D’autre part,
ces fameux “ hackers ” (pirates) font preuve d’une plus grande éthique que l’on
ne pourrait le croire. Les fortes têtes agissent avec une véritable morale. L’illégalité
dans laquelle ils évoluent provient plus du désir profond de relever un défi technologique
que d’établir un véritable commerce. Ils opèrent généralement, au départ, dans
un cercle fermé. Que s’est-il donc passé pour qu’une telle économie parallèle
se développe au point de fragiliser totalement l’industrie de la télévision à
péage ? Du point de vue de Canal+, la réponse est claire. Les codes de son système
ont été divulgués par un concurrent, en l’occurrence NDS !!! Et le groupe français
estime disposer des preuves suffisantes pour se permettre d’avancer de telles
accusations. À tel point que l’affaire se règle devant les tribunaux américains
… Selon Canal+, la filiale de Rupert Murdoch a agi dans le but d’entraver le développement
de ses concurrents et de favoriser ses propres activités. Car une fois que l’Irdeto,
le Nagravision ou le Mediaguard, ainsi que, un peu plus tard, le Viaccess (système
de France Télécom), étaient piratés, alors que le sien était à nouveau devenu
invulnérable (Sky Digital en Grande-Bretagne, entre autres), quoi de plus facile
que de souligner, auprès de clients potentiels, le manque de fiabilité de ses
concurrents et ainsi de gagner de nouveaux marchés.
Sabotage
pour gagner des clients
D’ailleurs,
le Nagravision de Dish Network (Echostar) est “ tombé ” au moment même où son
concepteur, le Suisse Kudelski, était en négociation avec l’autre bouquet américain,
DirecTV, pour remplacer le Videoguard de NDS. Finalement, devant le piratage du
Nagravision, DirecTV resigna avec NDS, ce qui ne l’empêche pas aujourd’hui de
finalement se séparer de cette technologie. Pour arriver à de telles accusations,
Canal+ a donc mené sa propre enquête. En charge du dossier chez Canal, Gilles
Kaehlin, dont le titre, Directeur des moyens généraux du groupe, cache également
une fonction bien plus précise au sein du siège du Quai André-Citroën : la sécurité,
celle du site bien sûr, mais aussi celle des actifs du groupe, comme la technologie,
par exemple. Avec le piratage, cet ancien des Renseignements généraux (RG) et
des services de sécurité de l’Élysée sous François Mitterrand, entré en avril
1998 dans ses nouvelles fonctions, a trouvé une mission à sa mesure. Il cré une
cellule d’investigation, dénommée Service de Sécurité des Systèmes d’Information
(SSSI), chargée de lutter contre les fausses cartes d’abonnement. Il s’appuie
sur Gilbert Borelli, le chef de ce service, autrefois commandant du Service de
coopération technique internationale de police (SCTIP). Ils remontent alors tout
le filon. Et, après avoir effectué leur propre reconstitution des faits, ils arrivent
à la conclusion que NDS est “ LE ” responsable de ce piratage. Et voilà comment
ils l’expliquent…
Copie du
rapport d’activité des ingénieurs NDS
Comme Oliver Kömmerling l’expliquera dans sa déposition, un des ingénieurs de
NDS en Israël, David Mordinson, suite au travail effectué avec ses deux collègues,
Zvi Shkedy et Reuven Elbaum, aurait rédigé, pour ses dirigeants israéliens et
britanniques, un rapport expliquant tout du système Seca. Oliver Kömmerling serait
en possession d’une copie de ce rapport, daté de janvier 1999. Ils auraient ainsi
transmis les résultats de leur recherche, les codes sources notamment, à Reuven
Hasak, le M. Sécurité du groupe News Corporation, ancien n°2 du Shin Beth, l’équivalent
de la DST française. Destination finale : le monde entier. La décision était bien
sûr déjà prise à ce moment-là. Les codes allaient être jetés en pâture à tous
les pirates ! Et le chemin pris serait celui du continent nord-américain. Reuven
Hasak transmet donc la combinaison secrète à John Norris, chef de NDS USA. Chris
Tarnovsky, pirate réputé travaillant pour NDS aux États-Unis (il aurait mis au
point la fameuse “ battery card ”, au début des années quatre-vingt-dix), basée
en Californie, joue le dernier intermédiaire avant le grand bain. Il informe Al
Menart, gestionnaire d’un des sites les plus actifs au monde en matière de piraterie,
basé au Canada. Dans les derniers jours de mars 1999, sont divulgués les ROM code
confidentiels du Mediaguard sur Internet (fichier intitulé secarom.zip), permettant
ainsi à tous les pirates d’utiliser les algorithmes pour fabriquer des cartes.
Le début de la fin pour le système, communément appelé Seca 1, et utilisé par
des millions d’abonnés en Europe.