Justice
 

Procès Musk contre OpenAI : le recap à ce jour

Frédéric SCHMITT
12 mai 2026 à 23h05

Depuis le 27 avril 2026, le tribunal fédéral d'Oakland, en Californie, accueille l'un des procès les plus suivis de l'industrie technologique.

Elon Musk, cofondateur historique d'OpenAI, affronte Sam Altman, Greg Brockman et la société elle-même, rejointe par Microsoft en tant que partie défenderesse. L'enjeu dépasse largement les intérêts personnels : il s'agit de déterminer si la transformation d'OpenAI, passée d'une organisation à but non lucratif à une entité à but lucratif valorisée à plusieurs centaines de milliards de dollars, constitue une violation des engagements initiaux.

OpenAI a été créée fin 2015 par Elon Musk, Sam Altman, Greg Brockman, Ilya Sutskever et d'autres chercheurs. L'objectif déclaré était de développer une intelligence artificielle générale (AGI) « open source » et bénéfique à l'humanité, sans recherche de profit. Musk a personnellement investi entre 38 et 45 millions de dollars au cours des premières années.

En 2018, Musk quitte l'organisation, invoquant des divergences stratégiques. OpenAI évolue ensuite : création en 2019 d'une filiale « capped-profit » (profits plafonnés) pour attirer des capitaux massifs, partenariat stratégique avec Microsoft (plus de 13 milliards de dollars investis), puis passage en 2023-2024 au statut de "Public Benefit Corporation". Ces changements ont permis le développement de ChatGPT et la croissance explosive de la société, mais ont également suscité des critiques sur l'abandon supposé de la mission originelle.

En février 2024, Musk dépose plainte. Il accuse Altman et Brockman de l'avoir « manipulé » et « trompé » en lui faisant croire que l'organisation resterait à but non lucratif. Il réclame des dommages et intérêts pouvant atteindre 150 milliards de dollars, l'éviction d'Altman et Brockman, ainsi que le retour d'OpenAI à un modèle non lucratif. La défense réplique que Musk, vexé du refus de sa proposition de fusion avec Tesla et de sa nomination comme PDG, a attendu six ans pour agir, période pendant laquelle il a lancé son propre concurrent, xAI.

Le procès avec jury a débuté par la sélection des jurés le 27 avril, suivie des plaidoiries liminaires le 28 avril. Les audiences se poursuivent actuellement en troisième semaine et devraient durer plusieurs semaines encore.

Les témoignages se sont succédé avec une intensité notable. Elon Musk a occupé la barre plusieurs jours. Il a insisté sur la trahison de la mission fondatrice et opposé deux visions de l'avenir de l'IA : un scénario « Star Trek » (bénéfique à l'humanité) face à un scénario « Terminator » (risque existentiel). Il a conclu son témoignage sans être soumis à un contre-interrogatoire approfondi le dernier jour. Des documents judiciaires ont révélé qu'il avait contacté Brockman par email deux jours avant l'ouverture du procès pour évoquer un éventuel règlement amiable.

Greg Brockman, président et cofondateur, a décrit un Musk « menaçant » et « assoiffé de pouvoir ». Son journal intime (de Brockman), lu à l'audience, évoque les tensions anticipées et les enjeux financiers colossaux liés à la conversion en entité lucrative (Brockman détient environ 30 milliards de dollars d'actions OpenAI). Il a également relaté que Musk avait envisagé à un moment la transformation en société à but lucratif.

Shivon Zilis, ancienne administratrice d'OpenAI et compagne de Musk (mère de quatre de ses enfants), a témoigné que Musk avait lui-même suggéré une évolution vers un modèle lucratif parmi plusieurs options discutées. Elle a nié avoir servi de « canal » d'informations vers Musk après son départ.

Mira Murati (ancienne directrice technique), via déposition vidéo, a évoqué le chaos interne et les relations tendues au sein de la direction, notamment autour du bref limogeage d'Altman en novembre 2023 (« the blip »).

Les prochains témoins attendus incluent Satya Nadella (PDG de Microsoft) et Ilya Sutskever (cofondateur et ancien scientifique en chef d'OpenAI).

La juge Yvonne Gonzalez Rogers a plusieurs fois rappelé aux parties que l'IA elle-même n'était pas jugée et a mis en garde contre les dérives théâtrales.

Le procès porte essentiellement sur le droit des organisations à but non lucratif et les obligations fiduciaires. Musk soutient que la mutation d'OpenAI a constitué un enrichissement injustifié au détriment des donateurs initiaux et de la mission originelle. OpenAI argue que l'évolution était indispensable pour financer les infrastructures de calcul colossales requises et que le conseil d'administration a validé chaque étape.

Au-delà des dommages potentiellement records, une décision favorable à Musk pourrait contraindre OpenAI à modifier profondément sa structure capitalistique et sa gouvernance. À l'inverse, un rejet consoliderait le modèle actuel des laboratoires d'IA privés tout en exposant les limites des engagements « philanthropiques » dans un secteur à très forte intensité capitalistique.

Ce procès met en lumière les tensions structurelles du secteur : conciliation entre mission éthique déclarée et impératifs de financement, rôle des fondateurs historiques face aux investisseurs institutionnels, et concurrence exacerbée (xAI de Musk face à OpenAI). Il offre également un rare aperçu des coulisses de la création de ChatGPT et des luttes de pouvoir qui ont jalonné l'ascension d'OpenAI.

Les audiences se poursuivent. Le verdict, attendu dans les semaines à venir, pourrait redéfinir les contours juridiques et stratégiques de l'intelligence artificielle générative pour les années à venir.

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