Politique
 

Sénat : une présomption d'exploitation pour rééquilibrer l'IA et les créateurs, validée par le Conseil d'État

Frédéric SCHMITT
23 mars 2026 à 13h30

La commission de la culture, de l'éducation, de la communication et du sport du Sénat a adopté à l'unanimité le rapport d'information sur la création et l'intelligence artificielle, ouvrant la voie à une proposition de loi qui impose transparence et rémunération aux fournisseurs d'intelligence artificielle.

Les rapporteurs : un trio bipartisan au coeur des débats

Laure Darcos, sénatrice de l'Essonne issue des Républicains mais ayant rejoint le groupe Les Indépendants, Agnès Evren, sénatrice LR de Paris et cheffe d'entreprise, et Pierre Ouzoulias, sénateur PCF des Hauts-de-Seine et vice-président du Sénat, forment un trio inhabituel par sa transversalité politique. Chargés d'une mission d'information confiée par la commission, ils ont mené une quarantaine d'auditions auprès d'acteurs de la création, d'éditeurs, d'artistes et de géants technologiques. Leur rapport, intitulé « Création et intelligence artificielle : de la prédation au partage de la valeur », rendu public le 9 juillet 2025, diagnostique un déséquilibre flagrant : les modèles d'IA générative sont entraînés sur des masses de données incluant des oeuvres protégées sans autorisation ni rémunération.

Ces parlementaires, convaincus qu'une « troisième voie de l'IA » est possible, prônent un équilibre entre innovation technologique et respect des droits d'auteur et voisins. Ils insistent sur deux piliers : la transparence des datasets utilisés pour l'entraînement des modèles, et un droit à rémunération pour les créateurs dont les oeuvres contribuent à la valeur générée par l'IA. Dans un secteur culturel français riche de musique, cinéma, littérature et audiovisuel, cette position résonne particulièrement, alors que des procès transatlantiques opposent déjà médias et labos d'IA.

Échec de la concertation : vers une présomption légale controversée

La concertation nationale lancée entre titulaires de droits et fournisseurs d'IA s'est soldée par un impasse. Face à l'asymétrie d'information criante, les rapporteurs ont déposé une proposition de loi instaurant une présomption d'exploitation des contenus culturels par les fournisseurs d'IA. Cela signifie que, devant un juge, il appartiendra aux entreprises d'IA de prouver qu'elles n'ont pas utilisé une oeuvre protégée dans leur entraînement, inversant ainsi la charge de la preuve.

Ce mécanisme soulève des débats juridiques intenses. Il pose un problème de principe en matière de droit : la présomption de culpabilité sans preuves concrètes, contraire au principe fondamental de l'innocence jusqu'à preuve du contraire. Normalement, c'est au demandeur de démontrer l'atteinte aux droits ; ici, les fournisseurs d'IA, souvent des multinationales opaques sur leurs données, devraient fournir des audits exhaustifs. Les rapporteurs arguent que cela corrige l'inégalité des armes en contentieux et incite à des accords négociés, évitant les guerres judiciaires coûteuses vues aux États-Unis, comme celle du New York Times contre OpenAI ou Microsoft.

L'avis favorable du Conseil d'État : un feu vert décisif

Saisi par le Président du Sénat sur le fondement de l'article 39 de la Constitution, le Conseil d'État a rendu un avis le 19 mars 2026 validant la compétence du législateur national pour créer cette présomption. Le Conseil juge le dispositif conforme à la Constitution et au droit européen, sous réserve d'ajustements précis, que les auteurs de la proposition intègrent déjà. Cette position balaie les critiques d'inconstitutionnalité ou de clash avec le règlement européen sur l'IA (AI Act), qui impose une transparence minimale mais laisse la marge aux États pour protéger les droits culturels.

La commission sénatoriale se félicite de cet appui, qui renforce sa posture face aux lobbys tech. Alors que des voix comme celles des startups françaises craignaient un frein à l'innovation, les rapporteurs soulignent que des pays comme la Suède ont déjà opté pour des licences collectives simplifiées pour l'usage d'oeuvres musicales par l'IA, démontrant la faisabilité d'un modèle partagé.

Contexte : l'IA au coeur de la création audiovisuelle et musicale

L'enjeu dépasse le cadre théorique. Les modèles comme ChatGPT, Midjourney ou Stable Diffusion ingèrent des milliards d'images, textes et sons protégés pour générer du contenu concurrentiel. Dans l'audiovisuel, des outils d'IA assistent déjà à l'édition vidéo, à la musique de fond ou même à la deepfake, menaçant emplois et originalité. En France, où le cinéma et la musique bénéficient de soutiens publics massifs, les sociétés de gestion collective comme la SACEM ou la SCAM alertent sur la prédation gratuite. Le rapport sénatorial détaille comment l'IA transformative recycle des oeuvres sans crédit, aspirant la valeur économique vers les géants du numérique.

Cette proposition s'inscrit dans un mouvement global. L'Union européenne prépare des directives sur la transparence des données IA, tandis que le Japon négocie des opt-in pour créateurs. Au Sénat, l'unanimité rare traduit un consensus bipartisan : LR, Indépendants et PCF s'accordent sur la souveraineté culturelle face à la domination américaine.

Les implications pratiques : incitation à la négociation

Au-delà de la présomption, la loi vise à favoriser des accords sectoriels. Les fournisseurs d'IA paieraient des royalties proportionnelles à l'usage présumé, via des fonds de rémunération. Cela rejoint les modèles existants comme Hadopi pour le streaming. Les rapporteurs évoquent des benchmarks : aux Pays-Bas, des éditeurs ont signé avec des labos pour datasets labellisés.

Cependant, une telle loi servirait surtout à taxer les fournisseurs d'IA, qui répercuteraient inévitablement les coûts sur les utilisateurs finaux, comme observé avec les plateformes de streaming. Ces dernières, initialement critiquées pour contourner les droits, ont intégré des taxes comme la CST (Contribution à la Copie Privée du Cinéma et de l'Audiovisuel) ou des quotas européens, finançant aujourd'hui la création française. Netflix ou Disney+ facturent ainsi les abonnés pour soutenir le CNC, transformant une contrainte en cercle vertueux. De même, les abonnements ChatGPT ou outils pros pourraient grimper, subventionnant indirectement créateurs via redistribution. Mais quid des laissés pour compte dans cette histoire ? L'IA générative ne s'arrête pas qu'à l'art, la culture et la création de l'esprit, mais également la recherche et toute forme de création de l'humanité. Et les simples utilisateurs peuvent ils eux aussi réclamer leur part quand on sait que chaque commentaires, chaque publication, chaque post sur un réseau social devient une source d'apprentissage pour l'IA ?

Prochaines étapes : séance publique imminente

La proposition de loi sera examinée en séance publique au Sénat le 8 avril 2026. Si adoptée, elle pourrait inspirer l'Assemblée nationale et influencer Bruxelles. Dans un écosystème où 48% des Français utilisent déjà l'IA générative selon l'Arcep, ce texte pose les bases d'une IA éthique, française et rémunératrice.

Les rapporteurs appellent à une vigilance accrue : sans régulation, l'IA risque de vider les industries créatives de substance, comme l'illustre la pression sur Spotify face aux contenus IA synthétiques. Ce rapport unanime marque un tournant, plaçant la France en pionnière d'un partage équitable de la valeur numérique.

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